Zeina Hakim
Columbia University
Censure et culture sous l’Ancien Régime : L’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle
Ressentie comme une nécessité pour les citoyens, la liberté d'expression a toujours été considérée comme un danger par les dirigeants. Dans une société où le savoir est le monopole d'une minorité de lettrés, tout avis divergent est assimilé à une trahison qui met en danger l'ordre établi: censures et contrôles deviennent un véritable besoin lorsque les voix contestataires se multiplient et que des couches plus larges de la population deviennent éduquées et donc réceptives. Dès ce moment, les pouvoirs, qui se sentent menacés dans leur système de valeurs, réagissent en réprimant et en interdisant dans le royaume tous "mauvais" livres qui sapent l'autorité, attaquent la religion et propagent l'immoralité. C'est là un phénomène qui survient fortement pendant l'Ancien Régime.
La conjoncture de l'imprimé connaît en effet au XVIII siècle une expansion continue qui multiplie le nombre de titres édités dans le royaume et qui étend largement le marché du livre. Mais un auteur qui voulait publier un livre se heurtait à beaucoup de difficultés depuis le moment où l'ouvrage était achevé jusqu'à celui où il parvenait au public: difficultés pour obtenir une permission, pour faire imprimer son texte, pour le faire vendre, sans oublier les risques de condamnations et de saisies. Pour contrecarrer ces nombreuses difficultés, certains auteurs préféraient utiliser le commerce clandestin que rien ne pouvait réprimer; les procédés employés par les fraudeurs étaient divers: quelques uns choisissaient de se faire imprimer à l'étranger ou en province - ce qui pose le problème de l'entrée des livres dans Paris -, d'autres préféraient courir le risque d'une impression clandestine dans la capitale elle-même.
Pour empêcher l'impression et la circulation de ces ouvrages licencieux véhiculant des idées dangereuses, le pouvoir autoritaire met en place une administration qui se fortifie. Son action a un double propos: les censeurs royaux ont pour charge de prohiber ou de corriger les textes avant qu'ils soient imprimés, et les inspecteurs de police s'acquitent de saisir les livres interdits et de pourchasser ceux qui, clandestinement, les impriment ou les vendent.
Est-ce dire pour autant que l'édition du XVIIIe siècle se trouve durement bridée par les autorités, soumise en permanence aux interdictions et aux poursuites ? Plusieurs constats doivent nuancer ce trop sévère diagnostic: en effet, non seulement censures et contrôles ont été impuissants à empêcher la circulation des livres prohibés, mais encore ils ont été exercés avec mesure. La raison de cette modération répressive est tout d'abord d'ordre économique: la volonté de préserver l'activité des ateliers du royaume. Une trop grande sévérité de la censure préventive ne pouvait que favoriser les éditeurs étrangers, désireux d'imprimer hors du royaume les textes censurés dont la vente clandestine concurrençait ainsi fortement le commerce des libraires et imprimeurs français. De là, au cours du XVIII siècle, une plus grande tolérance des autorités qui, sous le couvert des permissions tacites ou de simples autorisations, permettent l'impression dans le royaume de textes quelque peu subversifs, ainsi soustraits aux convoitises des éditeurs étrangers.
Mais cette modération répressive des pouvoirs est également due au fait que la réglementation théorique d'un système qui atteint administrativement une quasi-perfection n'a pas tenu compte de la "réalité pratique", c'est-à-dire de l'astuce des vendeurs et des lecteurs: les infractions se multiplient, les livres interdits se répandent, rendant vaine cette savante organisation qu'est l'administration de la librairie. Le gouvernement se voit dès lors contraint de fermer les yeux et de tolérer la publication en France même d'ouvrages qu'il n'ose approuver ouvertement mais dont il est incapable d'empêcher la diffusion.
Ainsi, les rapports entre l'Etat absolutiste et les lumières, dans la seconde moitié du XVIII siècle, n'ont rien d'une relation conflictuelle: une idéologie de compromis, mi-absolutiste mi-philosophique, pénètre plutôt la monarchie qui tolère les idées neuves et laisse circuler les textes des philosophes en ne pourchassant avec rigueur que les plus radicaux des auteurs. La politique de Malesherbes est comme emblématique de cette manière de faire puisque, d'un côté , il autorise verbalement l'édition de textes guère respectueux à l'égard de l'ordre établi, et d'un autre, il remplit son devoir d'agent chargé de l'exécution de règlements.