Julie Ouellette
McGill University

Convaincre sans mots de l’évidence: le projet bernanosien d’écrire à partir de la fin

«Les livres sont les livres, et il en est d’eux comme des hommes. Ils peuvent bien se faire tuer à la guerre», écrit Georges Bernanos dans Français, si vous saviez. Sans doute faut-il lire l’œuvre romanesque et polémique de Bernanos sous le signe de son combat contre l’esprit et la lettre modernes. À partir d’une telle perspective, il est possible d’affirmer que son entreprise littéraire en est une de «redressement» d’une vérité chrétienne usurpée par l’ambivalence, par la mission spirituelle du monde moderne. Toutefois, si cette vérité à transmettre se trouve au centre du projet bernanosien, si elle engage l’élan même de l’écriture, celle-ci n’est pas présentée en ce qu’elle possède d’exceptionnel. Au contraire, l’auteur la présente plutôt comme ce qui crève les yeux, mais que personne ne veut voir trop longtemps: il croit avoir pour mandat fondamental de chercher à convaincre de l’évidence.

«Conquérir», rectifierait sans doute Bernanos. Chercher à prendre, à soumettre par la seule force de cette vérité chrétienne — véritable force centrifuge du projet bernanosien. D’un seul coup, convertir; plutôt que convaincre à travers une joute dialectique. À plusieurs égards, le projet bernanosien se présente comme s’il tendait à se «passer des mots», à se départir de cet attirail trop lourd et trompeur que sont le langage et ses formules. Par une conception de la lettre incandescente (nullement étrangère à la lumière naturelle de Pascal et à l’illumination de Rimbaud), il lui faudrait agir à la façon du saint-héros de Sous le Soleil de Satan qui, «en se surmontant, fait mieux que persuader ou séduire; [mais] conquiert; entre dans les âmes comme par la brèche».

À travers une analyse du discours des héros «à la langue lourde» des romans de Bernanos, nous souhaitons ainsi saisir de quelle façon est conçue la force subversive du langage dans son combat pour la vérité. À partir des outils de la rhétorique réconciliée des figures et de l’argumentation, nous remonterons les voies par lesquelles le double paradoxe bernanosien (vouloir convaincre sans mots de l’évidence) génère la tension propre à son projet d’écrire à partir de la fin: soit trouver un langage à la mesure de cette vérité chrétienne, un langage si «vrai» et si «transparent» qu’il soit apte à provoquer l’adhésion immédiate des esprits. Nous interrogerons les rouages de l’écriture par lesquels l’auteur chrétien, au lendemain de l’armistice, croit trouver la voix juste de l’imposture.