Nathalie Raoux
Institut d’études politiques, Paris.
Centre d’Histoire de l’Europe du Vingtième Siècle,
Fondation Nationale des Sciences Politiques, Paris.

A l’avant-garde toute !
Walter Benjamin, intellectuel insurgé dans le débat entre littérature et politique.

Paris, 29 juin 1936. Sous les ors de la grande salle de la Société d’Encouragement à l’Industrie Nationale, Walter Benjamin lance un mot d’ordre : répondons à l’esthétisation de la politique nazie par la politisation de l’esthétique ! Un éloquent silence – que percent à peine, ici ou là, quelques grincements de dents agacés et autres soupirs exaspérés – se fait dans la salle, rappelant l’impudent imprudent au bon ordre littéraire des choses… Une fois de plus, Walter Benjamin qui aimait à se présenter comme « stratège dans le combat littéraire » avait échoué à s’imposer, à imposer dans la « société allemande des gens de lettres » exilée une esthétique de la résistance au fascisme, une théorie de la littérature qu’il voulait opératoire, agissante et, pour tout dire, efficace. Est-ce à dire que, dans les rangs exilés, comme l’avait constaté avec un brin de désabusement Klaus Mann, littérature et politique ne firent pas « bon ménage » ? Loin s’en faut… Le manifeste benjaminien n’est qu’une voix dissonante surgissant dans un passionné « dialogue entre littérature et politique » – pour reprendre ici le sous-titre donné par Alfred Döblin à son panorama Cinq ans de littérature exilée paru en 1938 – et qui forme, à notre sens, la trame de l’histoire de la littérature allemande exilée.

Reconstituer, par-delà la mémoire irénique, ce dialogue, en identifier les protagonistes, en saisir les problématiques et les enjeux avant d’y voir surgir en réaction et déjà vouée à l’échec la geste benjaminienne, tel pourrait être l’objet de cette « intervention » en trois « actes » :

Acte I : Littérature oblige ? Le débat sur la responsabilité de l’écrivain

Le premier consisterait à mettre en scène les différentes modalités d’imbrication de la littérature et de la politique à la lumière du débat sur les « missions » de l’écrivain qui se noue alors. Débat essentiel mais complexe, aux intervenants multiples et qu’inaugure un duel, réglé à grands flots d’encre, de coups de plume acérés et de lettres ouvertes entre intellectuels allemands exilés et écrivains ralliés au régime nazi. Dessinant les frontières des deux camps littéraires, le débat n’épargnera pas le champ de bataille exilé lui-même. Un bref détour par l’évocation d’un retentissant scandale politico-littéraire – dans la langue de l’exilé qui connaît son Zola, on nomme cela des « Affaires » et en l’occurrence « L’Affaire Die Sammlung » – qui ébranla le petit monde exilé nous permettra d’isoler les trois positions en présence : celle des tenants d’un engagement « à la Hugo » intronisé figure tutélaire par excellence, et dont le héros-héraut est sans conteste Heinrich Mann refusant de séparer la poésie de la tribune, s’opposant tout à la fois aux écrivains du refus (Thomas Mann, Stefan Zweig, Alfred Döblin, Robert Musil) retranchés dans leur silence comme dans une tour d’ivoire, et qui, drapés dans « l’art-pour-l’art » choisirent de se taire quand l’Histoire disait son mot et enfin aux écrivains de parti-pris engagés dans les rangs du Parti Communiste Allemand pour lesquels littérature et politique étaient si étroitement acoquinés qu’elles se confondaient et qui fustigeaient avec la même violence les bardes du IIIe Reich que les « écrivains bourgeois » sévissant dans les rangs exilés…

Acte II : Quand faire œuvre est faire œuvre politique…

On le voit au terme de cette Situation de la littérature exilée en 1933-1934, le camp exilé était traversé de lignes de front dessinant autant de chapelles politico-littéraires, profondément clivées. Là, on entendait lutter contre l’invasion de la politique dans la littérature par le retrait, le désengagement, ailleurs on tentait d’y faire face en restant « soi-même en liberté » (H. Mann) tandis qu’au pôle opposé, les tenants de l’art social réintroduisaient dans le champ de bataille exilé, l’hétéronomie politique honnie. Situation inextricable ? Non, puisqu’à la faveur de retournements et de glissements – sur lesquels nous nous arrêterons quelques instants – le petit monde exilé finit par changer, ou plus exactement trouver, une base et s’accorder, autour de 1935, sur le modèle « militant » médiat, devenu peu ou prou acceptable par tous : se mettre au service de son art, voilà la tâche éminemment politique assignée à l’écrivain. Sous la bannière de l’ «Autre Allemagne », « la vraie, la meilleure », qu’il défende et illustre donc de sa plume la Culture allemande quand règnent l’obscurantisme et la barbarie nazis !

Acte III : Sous le signe de Baudelaire et de Blanqui, Walter Benjamin.

C’est dans cette société des gens de lettres enfin pacifiée que surgit comme un Diable littéraire de sa boite, le putschiste Benjamin. Son discours, « insoutenable » jusque-là – en témoigne, par exemple, le refus de publication que lui opposa Klaus Mann en 1934 – sous peine de mettre à mal un camp encore à la recherche de son unité pouvait désormais se faire entendre. Pour autant, il restait irrecevable… Car ce n’est rien moins qu’à une révolution copernicienne qu’en appelle Benjamin en prônant la politisation de l’esthétique et en tentant de formuler un modèle de littérature engagée qui soit à la fois authentiquement littéraire et pleinement engagée. Qu’entendait-il en effet par « politisation de l’esthétique » sinon innovation formelle ? Réintroduire la révolutionnarité littéraire dans une esthétique pour le moins classique qui avait fait du roman, et du roman historique en particulier, le genre par excellence de la littérature d’exil, tel était son propos iconoclaste, puisé à la source française et étayé par une réflexion sur la condition sociale de l’écrivain. A l’heure de la perte d’aura et de la perte d’auréole, et quand de toutes parts l’on s’écriait, comme Paul Vaillant-Couturier, « Oui avec Hugo ! », Benjamin en choisissant de sauver Baudelaire contre Hugo dessinait et incarnait une ultime figure héroïque de l’intellectuel pris entre littérature et politique. Walter Benjamin ? Un intellectuel ni dégagé, ni engagé mais bien un réfractaire, un irrégulier, bref un Insurgé qui jamais ne renonça à marier littérature et politique et à faire de l’action de Blanqui la sœur du rêve de Baudelaire…